Blockchain, l’économie numérique à l’aube d’une seconde révolution numérique

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A world apart: stimulating economic growth in emerging countries
août 2, 2016

Blockchain, l’économie numérique à l’aube d’une seconde révolution numérique

Cet article est initialement paru sur le site de la Revue Gestion.

Le prospectiviste américain Jeremy Rifkin évoque souvent la troisième révolution industrielle, qu’il décrit comme une transformation de la production matérielle, à cheval entre automatisation et impression 3D. Cette « révolution » n’est toutefois pas substantiellement différente de la précédente : elle accélère le rythme, normalise le résultat, et dans la plupart des cas, remplace le travail humain.

Mais le potentiel économique du numérique ne se limite pas à cela. Technologie développée en 2009 et décrite récemment par François Normandin (lire l’article « Le bitcoin ; y penser ou le dépenser? ») comme la colonne vertébrale de la monnaie virtuelle bitcoin, le blockchain est un protocole dont le principal output est… la confiance.

Le blockchain, ou « chaîne de blocs » en français, est une technologie distribuée de stockage et de transmission d’informations. Dit autrement, celle-ci permet l’échange d’informations, sans hiérarchie et sans intermédiaire. C’est un protocole autonome et transparent, qui fait en sorte que l’information n’est plus stockée dans un lieu central, mais dans un registre distribué, visible, accessible et validé par tous.

Par-delà les résultats mitigés du bitcoin, le blockchain est porteur d’innombrables possibilités, promettant de transformer radicalement l’économie mondiale. Une « deuxième révolution numérique ».

 

REFONDER L’INTERNET SUR DE NOUVEAUX PRINCIPES

« Internet a échoué », affirme Alexandre Stachtchenko, cofondateur de Blockchain France. Éclatement des bulles financières, crises sociales, opacité des institutions : la centralisation croissante d’Internet nous a menés vers une crise de confiance sans précédent. Les intermédiaires de confiance – États, banques, plateformes technologiques, grands détaillants – ont usurpé le pouvoir ouvert par ces possibilités.

Au contraire des empires d’hier et de leurs outils d’appropriation massifs, le blockchain répond aux besoins de transparence et de distribution de nos contemporains. Comme l’écrivent Don et Alex Tapscott dans leur récent ouvrage Blockchain Revolution, cela en fait aussi un outil de création et de collaboration extraordinaire.

Car force est d’admettre que jusqu’ici, le développement civil de l’Internet s’est fait sur la base d’outils technologiques qui se sont heurtés à des sociétés non préparées. C’est pourquoi l’automatisation et la robotisation nous font peur : la technologie est un vecteur de remplacement. La numérisation de la production économique est souvent associée à la destruction d’emplois.

À l’autre extrême du spectre – et de manière plus préoccupante encore, – les conglomérats numériques comme Visa, Uber, Apple et Google sont devenus d’excellentes machines à capturer la valeur… au détriment, de notre propre habileté à disposer du fruit de notre participation à l’économie numérique.

Le remplacement de ces multinationales par un registre décentralisé pourrait constituer une libération sans précédent de capitaux, de ressources et de créateurs.

 

DISTRIBUER POUR MIEUX RÉGNER

En effet, le blockchain promet de repenser la manière dont la prospérité est distribuée. En créant une véritable économie du partage, Airbnb et Uber sont remplacés par des alternatives de mise en relation sans intermédiaires. Le registre distribué permet d’identifier rapidement offres et demandes, sans intermédiaires.

Par le blockchain, les frais de services bancaires, de virement internationaux, voire l’intérêt payable sur certains produits financiers, fondent. Le registre distribué permet de régulariser les flux et d’automatiser la comptabilité à double entrée, de sorte que l’idée même d’une banque centrale, agissant comme réserve ultime de richesse et de confiance, devient caduque.

Avec le blockchain, le registre des droits de propriété est protégé et distribué. Il constitue une preuve inaliénable et inaltérable de la détention d’un bien. Dans les pays en développement où la corruption mène souvent à la saisie et à l’expropriation arbitraire, cela constitue une occasion extraordinaire pour stimuler la croissance. Dans ce même ordre d’idées, la mécanique complexe de redistribution des pays riches vers les pays en émergence – que ce soit le fruit du labeur de familles émigrées, ou par le truchement de l’aide internationale que fournissent les ONG – se simplifie. Les transferts sont immédiats, désintermédiés, et sans frais.

 

FINANCER L’ÉCONOMIE CRÉATIVE

Pour les créateurs, la capacité de suivre l’évolution d’une œuvre, sa transmission et sa monétisation par le blockchain, permet de puiser directement aux sources de la valeur. Alors que les agences gouvernementales se questionnent, le blockchain ne demande pas la permission. La technologie montre une voie latérale portant la promesse d’une rémunération plus juste et plus équitable de la création.

L’auteure-compositeure-interprète anglaise Imogen Heap est l’une des premières à avoir pris pleinement conscience du potentiel révolutionnaire du blockchain. Comme l’écrit Lily Kuo dans les pages du magazine Quartz, Heap a eu recours au site américain Ujo Music pour distribuer sa musique. Les amateurs peuvent acheter le morceau, mais aussi chacune des composantes (la clé, le tempo, les arrangements, etc.). Les recettes sont distribuées automatiquement entre les producteurs, les auteurs et les ingénieurs impliqués. « Aucun besoin de centrale d’achat, ni de distributeur. Le fan rémunère directement l’artiste et les artisans », explique Heap.

Par-delà le volet économique, le blockchain permet également aux créateurs d’associer à leurs œuvres des caractéristiques spécifiques comme l’attribution, les droits d’usage et les conditions de diffusion.

Malgré ce qu’on peut croire, l’innovation permise par le blockchain ne remet pas forcément en doute les compétences et l’expérience des développeurs, des banquiers, ou des labels de musique. Ils modifient toutefois le rapport de force, limitant les rentes de situation, et créant plus d’égalité entre les acteurs économiques.

Le blockchain n’est pas un nouvel ajout à la complexité numérique actuelle. Sa contribution n’est pas une question de degré, mais de nature de l’activité économique. Ce protocole ouvre la porte à une seconde révolution numérique. Rien de moins.